tranche de marbre beige et bleu

« Je parle des pierres » : Roger Caillois

Découvrez la passion érudite de Roger Caillois pour « les pierres qui ont toujours couché dehors », pierres naturelles, intactes, mystérieuses, venues de la nuit de temps.

Académicien, sociologue, poète, philosophe, ami des surréalistes, Roger Caillois a écrit des ouvrages exprimant sa fascination pour les pierres naturelles modestes, sans valeur prestigieuse : pierres silencieuses n’ayant de précieux que leur beauté naturelle, nées bien avant l’arrivée de l’Homme sur Terre, apparues sans objectif d’être vues, intactes de tout travail d’artiste lapidaire, glypticien, joaillier, vides de toute symbolique de pouvoir ou de désir de célébration, et pourtant fascinantes à plus d’un titre.

Dans son livre « Pierres », il déroule sa pensée de collectionneur philosophe à propos de ces pierres qui « n’attestent qu’elles », « n’intéressent ni l’archéologue ni l’artiste ni le diamantaire ». Il propose une réflexion sur l’éternité, la place de l’Homme, sur une beauté sans intention qui nous interroge métaphysiquement sur l’acceptation du monde réel.

Les personnes sensibles à la beauté des pierres naturelles trouveront dans cette lecture exigeante mais passionnante des raisons supplémentaires de les aimer, sous un angle à mille lieues des entrées habituellement utilisées pour parler d’elles. Le regard sur un bijou en pierres naturelles, fines, ornementales, s’en trouve enrichi. La pierre que nous aimons pour sa beauté intrinsèque, le pouvoir talismanique ou lithothérapique que nous lui attribuons peut-être, devient après cette lecture une parcelle de méditation philosophique qui nous accompagne lorsque nous portons notre bijou. Le bijou, signe apparent de personnalité, de style, voire d’apparat, se charge alors d’une signification plus personnelle encore, invisible pour autrui mais riche d’un nouveau sens intime.

Les pierres dont Roger Caillois nous parle pré-existaient sans nous, aucun usage n’a présidé à leur création. Elles ont une antériorité vertigineuse, presque inconcevable pour l’esprit, qui nous amène à nous questionner sur notre présence fragile et passagère, dans un monde géologique, physique, cosmique, indifférent à la vie humaine. Ces pierres n’ont pour origine aucune culture, aucune histoire, aucune pensée ; leur naissance est advenue sans intention ni signification humaine, et pourtant elles exercent sur nous une fascination qui traverse les époques. Leur beauté formelle et leur organisation physique nées de forces telluriques qui nous dépassent en éternité et en puissance nous émerveillent, mais aussi nous amènent à nous questionner sur notre conception de la place de l’Homme et sur une vision anthropocentrée du monde.

La dédicace de ce livre ouvre en quelques pages, si l’on si prête, à une réflexion philosophique : l’Homme n’est pas la mesure de toute chose, le monde existe indépendamment de nos intentions, la confrontation à la beauté non intentionnelle, muette, sans objectif, née d’un temps inconcevable pour la pensée et antérieur à l’Homme fait de nous un épisode, notre histoire même devient minuscule. Roger Caillois nous propose d’apprendre à regarder la beauté silencieuse de ce qui existe sans nous, à nous décentrer, à voir un monde extraordinaire et mystérieux dont nous ne sommes pas le centre et dont l’éternité nous renvoie à notre finitude.

Le livre présente ensuite des textes savants et poétiques. Classés en chapitres mythologie, physique, métaphysique, morale, ils décrivent des pierres naturelles remarquables à la façon d’un écrivain et d’un poète, et non pas comme un minéralogiste. Certains textes parcourent les époques et les continents, les histoires et les légendes des pierres naturelles de la Chine antique à celles de l’Antiquité classique.

La magnifique collection personnelle de Roger Caillois à été récemment présentée à Paris lors de l’exposition « Rêveries de pierres », grâce à la collaboration entre Van Cleef & Arpels et le Muséum d’Histoire Naturelle, qui l’héberge habituellement, sous le commissariat de Monsieur François Farges, professeur au MNHN et responsable scientifique des collections de gemmes et d’objets d’art.

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